Dans Le grand détournement — Comment milliardaires et multinationales captent l’argent de l’État (Allary Éditions, septembre 2025), les journalistes Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre, grands reporters à L’Obs déjà auteurs de l’enquête Les Infiltrés sur les cabinets de conseil, s’attaquent à un sujet resté largement hors du débat public : le montant réel des aides publiques versées chaque année aux entreprises françaises, et leur absence quasi totale de contrôle.
Une enquête chiffrée sur un angle mort budgétaire
Les auteurs évaluent à environ 270 milliards d’euros par an le total des subventions directes, exonérations de cotisations patronales et niches fiscales dont bénéficient les entreprises françaises — un montant qu’aucun document budgétaire officiel ne recense de façon consolidée. Leur démonstration s’appuie notamment sur les travaux de la commission d’enquête sénatoriale sur l’utilisation des aides publiques aux grandes entreprises, dont les auditions se sont tenues au printemps 2025, ainsi que sur les rapports de la Cour des comptes, de France Stratégie et du Clersé.
Un focus assumé sur les grandes entreprises
Point important : l’enquête, comme la commission sénatoriale dont elle s’inspire largement, cible un périmètre précis — les entreprises de plus de 1 000 salariés réalisant un chiffre d’affaires mondial supérieur à 450 millions d’euros (LVMH, TotalEnergies, Sanofi, CMA-CGM, Renault, Michelin, STMicroelectronics…). Ce sont elles qui ont été auditionnées, et ce sont elles que visent les critiques les plus vives des auteurs sur l’absence de contrepartie aux aides perçues.
Les très petites et moyennes entreprises ne sont pas absentes du système d’aides publiques, mais leur situation est différente : sur le premier poste identifié par les auteurs — les exonérations de cotisations patronales (91,3 milliards d’euros en 2024) —, les entreprises de moins de 50 salariés en captent environ la moitié. En revanche, sur les niches fiscales les plus sophistiquées, à commencer par le crédit d’impôt recherche, ce sont les grands groupes qui concentrent l’essentiel des montants, faute pour les PME de disposer des mêmes moyens d’ingénierie fiscale.
Un intérêt pour les praticiens du droit
Au-delà du constat économique, l’ouvrage éclaire des mécanismes juridiques que les praticiens du droit des affaires et du droit fiscal connaissent bien : régimes dérogatoires sectoriels, crédit d’impôt recherche, dispositifs d’exonération de cotisations sociales, contrôle — ou absence de contrôle — de l’usage des aides d’État par les bénéficiaires. Les auteurs rappellent que ces dispositifs ne sont, sauf exception, assortis d’aucune contrepartie contraignante en matière d’emploi ou de maintien d’activité, ce qui pose la question de leur encadrement juridique futur, notamment sous l’angle du droit européen des aides d’État.
Ce qu’il faut retenir
- L’ouvrage documente, sur la base de sources institutionnelles (Cour des comptes, Sénat, France Stratégie), l’ampleur et l’opacité du système français d’aides publiques aux entreprises.
- Son propos vise avant tout les grandes entreprises examinées par la commission sénatoriale ; les PME, elles, restent des bénéficiaires significatifs des exonérations de cotisations, même si elles accèdent moins facilement aux niches fiscales les plus avantageuses.
- Il constitue une lecture utile pour comprendre le contexte dans lequel s’inscrivent aujourd’hui les débats sur le conditionnement des aides publiques et le contrôle de leur bon usage.
Référence : Matthieu Aron, Caroline Michel-Aguirre, Le grand détournement — Comment milliardaires et multinationales captent l’argent de l’État, Allary Éditions, 11 septembre 2025, 224 p., ISBN 978-2-37073-567-6.
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