Une femme a souscrit auprès de la société Garantie mutuelle des fonctionnaires (l’assureur) un contrat…
Lorsqu’une émeute éclate, les commerçants sont en première ligne. Vitrines brisées, stock pillé, matériel détruit, local saccagé : en quelques heures, c’est parfois une vie de travail qui part en fumée. Au-delà du choc, la question qui taraude le commerçant est presque toujours la même : qui va payer ? La réponse tient en deux étages. Le premier est contractuel : l’assurance du fonds de commerce. Le second est de droit public : la responsabilité de l’État, expressément prévue par le Code de la sécurité intérieure. Savoir articuler ces deux niveaux, dans le bon ordre et dans les bons délais, fait toute la différence entre une indemnisation complète et une perte sèche.
Les réflexes des premières heures : constater avant de nettoyer
La première erreur, et la plus fréquente, consiste à remettre le local en état trop vite. Avant de nettoyer, de réparer ou de déplacer quoi que ce soit, il faut figer l’état des lieux. Cela signifie photographier et filmer l’ensemble du commerce sous tous les angles : la façade, la vitrine forcée, les rayonnages renversés, le stock détérioré, la caisse éventrée. Ces images constituent la preuve matérielle du sinistre, et une fois les lieux rangés, cette preuve est perdue à jamais.
Il est vivement recommandé de faire intervenir un commissaire de justice — l’ancien huissier — pour dresser un constat décrivant précisément les dégâts et le stock manquant. Ce constat a une valeur probatoire supérieure à de simples photos prises par le commerçant lui-même, et il sera difficilement contestable par l’assureur. Un inventaire du stock détruit ou volé, établi à partir des factures d’achat et du logiciel de caisse, complète utilement ce dispositif.
Le dépôt de plainte est la troisième étape indispensable. La plainte doit viser explicitement les infractions commises : destruction, dégradation, vol. Cette qualification n’est pas un détail de rédaction ; elle conditionne l’articulation avec la responsabilité de l’État, comme on le verra plus loin. Le récépissé de dépôt de plainte, ou la copie de la plainte, sera exigé par l’assureur comme par l’administration.
Déclarer le sinistre à l’assurance : une course contre le temps
Le second réflexe est une course contre le temps. L’article L. 113-2 du Code des assurances impose à l’assuré de déclarer tout sinistre de nature à engager la garantie de l’assureur dès qu’il en a connaissance, et au plus tard dans le délai fixé par le contrat. Ce délai contractuel ne peut jamais être inférieur à cinq jours ouvrés. Il est ramené à deux jours ouvrés en cas de vol, et à vingt-quatre heures en cas de mortalité du bétail.
Pour un commerce pillé, la déclaration doit donc être adressée dans les deux jours ouvrés suivant la connaissance des faits, par lettre recommandée avec accusé de réception ou par envoi recommandé électronique, afin de conserver une preuve de la date. Le retard a des conséquences lourdes, mais il convient d’être précis : une clause de déchéance pour déclaration tardive ne peut être opposée à l’assuré que si l’assureur établit que ce retard lui a causé un préjudice. La déchéance ne peut jamais être invoquée lorsque le retard résulte d’un cas fortuit ou de force majeure. Autrement dit, un retard de quelques jours n’anéantit pas automatiquement le droit à indemnisation, mais il ouvre une discussion qu’il vaut mieux éviter.
Quelles garanties mobiliser
Toutes les polices ne se valent pas. Il faut examiner ligne à ligne les conditions particulières du contrat multirisque professionnelle pour identifier les garanties applicables. La garantie « émeutes et mouvements populaires » est la plus directement concernée ; elle n’est pas systématiquement incluse, mais elle figure dans la plupart des contrats complets. Elle se combine souvent avec les garanties vandalisme, bris de glace et vol, qui peuvent couvrir les mêmes dommages par des voies distinctes.
Un poste est trop souvent négligé : la perte d’exploitation. Pendant la durée des réparations, le commerce reste fermé, et la perte de marge brute — et non seulement le chiffre d’affaires — constitue un préjudice indemnisable. Cette garantie, lorsqu’elle est souscrite, compense la perte de résultat pendant l’interruption d’activité. Il faut donc veiller à l’activer expressément dans la déclaration de sinistre.
Reste la question de la franchise, souvent élevée pour les risques d’émeute, et celle des plafonds de garantie, qui peuvent laisser une part importante des dommages à la charge du commerçant. C’est précisément dans cet espace résiduel que le second niveau d’indemnisation prend tout son sens.
Le second niveau : la responsabilité de l’État
Lorsque l’assurance ne couvre pas l’intégralité du préjudice, ou lorsque le commerçant n’est pas assuré, la voie de la responsabilité de l’État s’ouvre. Elle repose sur un texte ancien mais toujours en vigueur : l’article L. 211-10 du Code de la sécurité intérieure. Ce texte dispose que « l’État est civilement responsable des dégâts et dommages résultant des crimes et délits commis, à force ouverte ou par violence, par des attroupements ou rassemblements armés ou non armés, soit contre les personnes, soit contre les biens ».
La portée de cette disposition est considérable. Il s’agit d’une responsabilité de plein droit, autrement dit sans faute : la victime n’a pas à démontrer une carence des forces de l’ordre ou une faute de l’administration. Il suffit que le dommage résulte de crimes ou de délits commis, avec violence, par un attroupement ou un rassemblement. L’État peut ensuite se retourner, par une action récursoire, contre les auteurs des faits ou contre la commune dont la responsabilité serait engagée — mais cette action interne ne concerne pas la victime.
Une limite jurisprudentielle qu’il faut connaître
Cette responsabilité n’est toutefois pas sans bornes, et c’est ici que la prudence s’impose. La jurisprudence administrative exige que le dommage résulte de manière directe et certaine de crimes ou de délits commis par des attroupements ou rassemblements précisément identifiés. Lorsque les dégradations sont le fait d’individus isolés agissant en marge du rassemblement, sans lien avec lui, le régime de l’article L. 211-10 n’est pas applicable. La cour administrative d’appel de Bordeaux, dans un arrêt du 14 janvier 2025, a ainsi jugé que des actes délictueux commis par des personnes isolées, en dehors du cadre du rassemblement, ne relevaient pas du champ de cette responsabilité sans faute. Une solution comparable avait déjà été retenue le 9 mai 2017 par la même juridiction, à propos d’une action commando menée par des personnes isolées en marge d’une manifestation.
À l’inverse, la jurisprudence refuse d’écarter trop facilement la responsabilité de l’État. La cour administrative d’appel de Nantes, le 15 décembre 2023, a jugé que le seul caractère prémédité et organisé des faits commis ne suffisait pas à écarter la responsabilité sans faute de l’État. Autrement dit, le fait que les émeutiers se soient organisés ne suffit pas à faire perdre au commerçant le bénéfice du texte : encore faut-il, en pratique, que les dommages puissent être rattachés à un attroupement identifié, et non à des pilleurs agissant de façon purement isolée.
Ce point est décisif pour la stratégie probatoire. Le constat de commissaire de justice, les images, le procès-verbal de plainte et, plus généralement, tout élément reliant les dommages à un rassemblement déterminé — horaire, lieu, contexte de manifestation — deviennent alors des pièces maîtresses du dossier.
Comment engager la procédure
La procédure est encadrée et obéit à une chronologie stricte. Elle suppose l’assistance d’un avocat, tant la matière est technique et la représentation devant le tribunal administratif en principe obligatoire.
Le point de départ est une demande préalable d’indemnisation adressée au préfet du département, représentant de l’État. Cette demande doit être chiffrée, motivée et accompagnée des justificatifs du préjudice : constat, factures, inventaire, attestation d’assurance, récépissé de plainte. Elle doit exposer précisément le lien entre les dommages et l’attroupement.
L’administration dispose ensuite d’un délai de deux mois pour répondre. En matière de demande à caractère financier, le silence gardé pendant deux mois vaut décision implicite de rejet, conformément à l’article L. 231-4 du Code des relations entre le public et l’administration. En cas de refus exprès, comme en cas de silence, le commerçant peut saisir le tribunal administratif. Le recours contentieux doit être exercé dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision ou de la naissance de la décision implicite, ainsi que le prévoit l’article R. 421-1 du Code de justice administrative.
Un délai de fond doit être surveillé en parallèle : les créances sur l’État se prescrivent par quatre ans, en application de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l’État, les établissements publics et les collectivités territoriales. Un commerçant qui laisse s’écouler ce délai perd définitivement son droit d’agir, quelle que soit la solidité de son dossier.
Si la décision est favorable, l’État indemnise les frais restés à charge : le montant non couvert par l’assurance, la franchise, et le préjudice non réparé. Il faut noter que l’assureur qui a indemnisé son client peut, par subrogation dans les droits de la victime, exercer lui-même un recours contre l’État sur le fondement de l’article L. 211-10 ; la victime n’a pas nécessairement à s’en préoccuper, mais cela explique que les assureurs coopèrent parfois activement sur ce terrain.
Pour le volet contractuel de vos litiges commerciaux, le cabinet traite également des questions de responsabilité civile et de droit commercial. Si votre commerce a subi des dégradations et que vous souhaitez évaluer vos recours, le cabinet peut examiner votre dossier.
Questions fréquentes
Mon commerce a été pillé, mais mon assurance couvre les émeutes. Puis-je quand même saisir l’État ? Oui, pour la part non indemnisée : franchise, plafond de garantie, préjudice non couvert. Les deux voies ne sont pas exclusives, elles se complètent.
Je n’ai pas d’assurance. Ai-je un recours ? Oui. La responsabilité de l’État est autonome et n’exige pas d’être assuré. Il faut néanmoins établir le préjudice par tous moyens, d’où l’importance du constat et de l’inventaire.
Je n’ai pas déposé plainte. Est-ce rédhibitoire ? Cela fragilise sérieusement le dossier, car la plainte documente la nature délictuelle des faits, condition du régime de responsabilité. Il reste possible de déposer plainte tardivement, mais mieux vaut ne pas y compter.
Combien de temps prend la procédure ? Elle s’étale généralement sur plusieurs mois, entre l’instruction de la demande préalable par les services de l’État et l’éventuel jugement du tribunal administratif. Le délai de deux mois imposé à l’administration n’est qu’une étape.
Le fait que les émeutiers se soient organisés peut-il me priver de recours ? Non, à lui seul. La jurisprudence récente juge que le caractère prémédité et organisé des faits ne suffit pas à écarter la responsabilité de l’État. Le vrai point de fragilité est le rattachement des dommages à un attroupement identifié plutôt qu’à des individus purement isolés.
En résumé
Pour un commerçant victime d’une émeute, la démarche gagnante se joue sur trois fronts simultanés : constater et prouver le sinistre avant tout nettoyage, déclarer le sinistre à l’assureur dans les délais courts du Code des assurances, et, pour le reliquat, engager la responsabilité de plein droit de l’État sur le fondement de l’article L. 211-10 du Code de la sécurité intérieure. Les délais — deux jours ouvrés en cas de vol, cinq jours ouvrés pour les autres dommages, deux mois pour la réponse du préfet, deux mois pour le recours contentieux, quatre ans pour la prescription — rythment l’ensemble. Chacun d’eux peut être fatal s’il est manqué.
Cet article est informatif et ne constitue pas un conseil juridique personnalisé. Chaque situation dépend des stipulations du contrat d’assurance, des circonstances de l’émeute et des pièces disponibles. Pour une analyse adaptée à votre dossier, consultez un avocat.
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